Dimanche 1 juin 2008

Ouest-France, le 23-05-08.

Elle veut ouvrir l'X aux lycéens des banlieues


Marion Guillou : " La diversité est moins risquée que la monoculture. "

 

Voilà quatre ans qu'elle dirige l'Institut national de la recherche agronomique. Depuis mars, elle préside, en plus, Polytechnique (l'X), où elle veut élargir le recrutement de l'école. Portrait de Marion Guillou, " fondamentalement convaincue " des bienfaits de la biodiversité. Dans la nature comme dans la société.

La terrasse donne sur les toits de Paris et la tour Eiffel toute proche. C'est un petit jardin, une promesse de respiration dans des journées qu'on devine bien remplies, pour ne pas dire chargées. Autant que l'impressionnant CV de la patronne des lieux : Marion Guillou, 53 ans, trois enfants, est ancienne élève de l'École polytechnique (promotion 73), ingénieure générale du génie rural, des eaux et des forêts, docteur en physico-chimie des bio-transformations, directrice générale de l'alimentation au ministère de l'Agriculture (1996-2000), PDG de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) depuis 2004. Et en sus, depuis mars, présidente du conseil d'administration de Polytechnique (X). Et ce n'est pas pour la gloire. " J'ai été sollicitée, prend-elle le soin de préciser, et le défi m'a passionnée."

 

"Trouver le temps ? C'est une question entre moi et moi. "

À Polytechnique, la barre des ambitions a été placée à bonne distance du sol. Marion Guillou veut ouvrir l'École sur le monde, accueillir plus d'étrangers (ils sont 700 sur 2600 actuellement). Doper la recherche, et à la manière de ce qui s'est passé à Sciences-Po, élargir le vivier où se recrutent les élèves.

" À Polytechnique, ce sont d'abord des enfants d'enseignants, ou de cadres supérieurs. Un problème général à l'enseignement supérieur en France ! L'idée, c'est que les élèves des classes de ZEP (Zones d'éducation prioritaire) aient aussi envie d'y aller. Qu'ils osent. "

En son temps, elle fut pionnière et s'employa, avec d'autres, à tordre quelques tabous. En 1973, elle fait partie de la deuxième promo de l'X à accueillir des femmes. Elles sont douze sur 300 élèves, douze femmes, qui trente-cinq ans plus tard, sont restées " proches et solidaires ". Dans la promo précédente, celle de 1972, il n'y en avait que six. Cette Marseillaise, fille d'un professeur de médecine et d'une mère chercheur en pharmacie, aurait dû en toute logique faire sa médecine. " Mais je ne tenais pas à faire ce qu'on attendait de moi, corrige-t-elle.

En terminale, j'ai eu une professeure de physique qui s'intéressait à ses élèves et qui m'a incitée à faire une école préparatoire. "

L'austère X a bien digéré la mixité homme-femme, elle devrait faire de même avec la mixité sociale. C'est le pari de Marion Guillou qu'un éventuel choc culturel n'affole pas, au contraire. " C'est une donnée à laquelle je crois fondamentalement. La biodiversité est la condition de survie de l'humanité, à terme. Au-delà de la nature, je crois à une société biodiverse. Le choc culturel ? Oui, et alors ? Peut-être n'a-t-on pas intérêt à se protéger des chocs. Plus il y a de diversité, plus on a de capacité à s'adapter aux conditions futures. J'en suis convaincue. La diversité est bien moins risquée que la monoculture. " Au reste, demain samedi, Polytechnique organise une cérémonie consacrée à l'égalité des chances.

Sa carrière témoigne de ce goût de décloisonner, de ne pas se laisser enfermer. Successivement, on la rencontre à la direction de l'Agriculture, dans la Manche. Puis à Nantes, où elle a suivi son mari, un industriel. Elle y reste neuf ans, entre autres comme déléguée régionale à la recherche et à la technologie. Puis la voilà à l'ambassade de France en Grande-Bretagne. Avant d'être nommée, en 1996, directrice générale de l'alimentation au ministère de l'Agriculture, par Vasseur (droite). Puis confirmée par Le Pensec et Glavany (gauche). Période difficile où elle traverse une série de crises alimentaires, dont celle de la vache folle. " Il ne faut pas se retrouver seule dans ce genre de situation. C'est le courage du ministre qui compte. Et tous les trois l'ont été, courageux. " En 2000, Glavany la nomme à la tête de l'INRA. La droite l'a reconduite.

Aujourd'hui encore, elle reste passionnée de biologie, se garde bien de regretter de n'avoir pas fait carrière dans la recherche. Elle dit : " J'ai beaucoup d'estime pour les gens à la pointe de la science. J'essaie de leur donner les meilleures conditions de recherche. " Elle est intarissable sur la levée de fonds amorcée pour doper les travaux de recherche à l'X. La première fois que ça arrive. " On vise les 25 millions d'euros, on a créé une fondation que dirige Claude Bébéar. " Intarrissable. Infatigable Marion Guillou !

Texte : Marc PENNEC.

Par Patrice HUIBAN
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