Voici bientôt vingt ans que la loi de 1989, bien connue pour son intention de conduire "80 % d'une classe d'âge au baccalauréat", institutionnalisait la seconde explosion scolaire, entamée dès 1985 par la création des bacs professionnels. En quelques années, la proportion de bacheliers parmi les jeunes d'une même génération est passée d'un tiers à plus de deux tiers.
Ainsi, le second cycle de l'enseignement secondaire est-il devenu l'expérience ordinaire de toutes les jeunesses, y compris la jeunesse populaire, qu'elle devienne bachelière ou non. Cette politique a produit une véritable révolution scolaire et sociale, rarement nommée comme telle dans le débat public.
Les travaux sociologiques qui analysent cette révolution prennent une nette distance avec les alarmistes qui dénoncent la crise des valeurs, la baisse du niveau ou la violence à l'école. Pourtant, tant du point de vue des groupes les plus fragiles du monde populaire que de celui des relations à l'école, le tableau de la démocratisation scolaire est éloigné de l'enthousiasme propre aux années 1980.
Pour les enfants de milieu populaire, en effet, la scolarisation n'a lieu ni dans les meilleurs lycées ni dans les filières d'excellence. Après le bac, l'université, démunie face à l'afflux d'étudiants, ne peut que retarder l'échec de ces élèves moins bien formés. Si certains obtiennent tout de même un diplôme, sa valeur s'avère faible sur le marché du travail, le chômage aiguisant la compétition entre diplômés.
Dans son 80 % au bac... et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire (La Découverte, 2002), Stéphane Beaud a montré comment l'école a transformé les aspirations de ces enfants des quartiers relégués, leur donnant le désir d'exercer un métier dans le secteur tertiaire. Si, finalement, ils doivent épouser la condition ouvrière de leurs parents, c'est à contrecoeur et en s'efforçant de tenir cette identité à distance. Au passage, la relève politique ou syndicale du monde populaire se fait attendre indéfiniment.
Les relations à l'école déçoivent, elles aussi, les espoirs des promoteurs de la deuxième expansion scolaire. Non parce que les nouveaux élèves seraient d'incorrigibles "sauvageons", mais parce que l'école exerce désormais sur eux une emprise paradoxale : en devenant plus accessible, l'enseignement secondaire apparaît aussi plus décisif pour l'insertion professionnelle. Tant que l'école jouait un rôle limité dans les destins sociaux et qu'elle prétendait simplement former les citoyens, les élèves ne considéraient pas l'inégalité des résultats ou des orientations comme une injustice.
Maintenant qu'elle fournit les armes indispensables à la compétition sociale, le rapport de ces adolescents à l'école a changé : ils n'acceptent plus la sélection qu'ils subissent et s'efforcent de résister à l'ordre. Les relations entre professeurs et élèves se sont dégradées, les uns s'épuisant à dispenser des enseignements dont ils savent l'inadéquation tandis que les seconds en contestent la légitimité.
Certains nostalgiques regrettent l'école bien hiérarchisée d'hier ; leurs déplorations ont beaucoup d'écho dans les médias. Beaucoup d'enseignants, eux, fidèles à leurs idéaux émancipateurs, ressentent un certain découragement devant les nouvelles conditions d'exercice de leur métier, jusqu'à désespérer, parfois, du collège unique.
C'est en économiste spécialiste de l'éducation et du marché du travail qu'Eric Maurin reprend les thèses qui ont cours dans ce débat politique et intellectuel. Armé de la conviction que les faits peuvent invalider les fausses théories, Maurin livre ici un ouvrage accessible aux non-spécialistes. Il y synthétise les résultats d'un champ de recherche, l'économie empirique de l'éducation, courant qui part de l'analyse méticuleuse des faits et soumet les théories à une vérification quasi expérimentale. Il y fait preuve d'optimisme et voit le verre de la démocratisation scolaire plein aux deux tiers.
Aux "élitistes" qui abandonneraient le collège unique sous prétexte des conflits dont il est le théâtre, Eric Maurin rappelle la démonstration de diverses expériences étrangères. En France comme ailleurs, le collège unique a rempli sa promesse de réduire les inégalités sociales. A moyen terme, on observe une véritable augmentation des salaires des générations bénéficiaires du collège unique, effet propre de la démocratisation scolaire.
Aux "malthusiens" qui affirment que cette amélioration s'est produite au détriment des exclus scolaires et que l'allongement des études est au fond un simple remaniement de la file d'attente vers l'emploi, l'auteur rétorque point par point. Toute chose égale par ailleurs, l'insertion professionnelle des générations bénéficiaires fut plus aisée que celle de leurs aînés, et la situation dégradée des plus faibles est avant tout imputable à la hausse du coût du travail. Il est faux que les diplômes se soient dévalorisés, puisque les écarts avec les années 1970 sont l'effet de situations d'emploi différentes. Sans les nouveaux diplômés, l'économie française se porterait plus mal encore. Les nouvelles générations pâtissent surtout du coup d'arrêt donné à la politique de démocratisation scolaire.
Que faire pour résoudre les indéniables difficultés d'aujourd'hui ? Il faut reprendre l'effort de démocratisation et lutter contre l'échec des étudiants les plus modestes dans le premier cycle universitaire. A l'étranger, des programmes de soutien intensif ont fait la preuve de leur efficacité.
Sûrement, suggère prudemment Maurin, faudrait-il aussi revoir l'orientation actuelle des bacheliers, absurde puisqu'elle dirige les étudiants les moins bien formés vers les filières générales très peu sélectives. On pourrait par exemple rééquilibrer les capacités de sélection et les obligations d'accueil des différentes filières.
Mais la solution n'est pas celle de ces conservateurs, déguisés en modernistes, qui affirment les bienfaits de la concurrence entre des établissements autonomes et du libre choix de l'école par les parents. A ceux-là, Maurin oppose que les expériences américaine ou anglaise n'ont pas amélioré les performances scolaires, tout en amoindrissant sensiblement le bien-être matériel et psychologique des élèves. Fausse route donc, à moins que, comme le Pangloss de Voltaire, l'on fasse mine de croire que "les malheurs particuliers font le bien général, de sorte que plus il y a de malheurs particuliers, plus tout est bien".