Le Figaro, le
29-03-2012
Luc Chatel : «Hollande est prisonnier de l'archaïsme»
INTERVIEW - Le
ministre de l'Éducation nationale se réjouit que le thème de l'école prenne toute sa part dans la campagne présidentielle, et revient sur les différences entre les programmes PS et
UMP.
LE FIGARO. - Quel
bilan dressez-vous des trois années dans ce ministère ?
Luc CHATEL.
- L'éducation est devenue un enjeu
stratégique, un élément majeur de la compétitivité d'un pays. Trois ingénieurs sur quatre sont aujourd'hui formés en Asie du Sud-Est. Former aujourd'hui, c'est garantir, demain, une France prête
aux défis du nouveau siècle. L'éducation n'a pas été suffisamment au cœur des précédentes campagnes présidentielles.
Celle de 2007 avait
pourtant mis l'accent sur la question de l'école…
Nicolas Sarkozy en avait la bonne vision,
mais ça n'était pas un enjeu de débat entre les candidats. Pourtant, en Angleterre, aux États-Unis, c'est au cœur de la réflexion électorale. L'actuelle campagne montre clairement deux visions de
l'école: l'une quantitative voulue par la gauche et l'autre axée sur la qualité de l'enseignement prônée par le président de la République.
Quel est selon vous
le problème majeur de notre système éducatif?
Il n'a pas su s'adapter,
depuis vingt-cinq ans, aux changements considérables de notre société mais aussi du monde. On est passé du Minitel à Internet alors que l'école est restée campée sur son passé. Je suis arrivé en
effet à la tête d'une institution dont l'organisation datait des années 1950. En accord avec le président, mon rôle était de faire entrer l'école dans son temps.
À ceci près que
l'école a été au contraire bouleversée par des réformes incessantes depuis trente ans, ce que dénonçait Nicolas Sarkozy…
Il s'opposait alors au
pédagogisme qui a réformé les méthodes d'apprentissage en laissant croire trop souvent que l'élève était aussi bon que le maître. La réforme que nous avons entreprise et souhaitons poursuivre est
celle de la personnalisation des parcours, de l'autonomie des établissements pour sortir d'un système égalitariste qui consiste à croire que l'égalité, c'est de faire la même chose pour tout le
monde. On ne donne pas assez d'outils aux enseignants pour relever le défi majeur: être capable d'accompagner l'excellence autant que de repérer ceux qui vont décrocher. Passer de l'école pour
tous à l'école pour chacun.
Le PS, qui entend
avant tout augmenter le nombre d'enseignants, évite prudemment de parler de ses futures réformes. Le projet de Nicolas Sarkozy affiche au contraire des bouleversements structurels. Vous vous
rejoignez en revanche sur le fond, sur la question des missions de l'école ou de l'évolution du métier d'enseignant et surtout sur l'idée de la personnalisation, acclamée à droite, comme à
gauche. Qu'est-ce qui différencie fondamentalement vos projets ?
La personnalisation selon le
PS c'est: le même parcours pour tous sans aucune différenciation et en mettant aveuglément de l'argent qu'on n'a pas! L'intérêt de cette période électorale est de voir ce que l'on a fait et ce
qui reste à faire. La droite a une vision claire sur l'école. François Hollande, lui, est prisonnier d'une idéologie archaïque, celle du toujours plus. Nous sommes dans le
toujours mieux. Les Français trancheront très bientôt. Mais il y a à gauche une autre sensibilité sur l'éducation, qui était portée par Martine Aubry. Il y a beaucoup de réalistes chez les
socialistes. Mais Hollande ne les écoute pas!
Certes, les moyens
ne font pas tout, mais beaucoup ont eu l'impression que votre politique se décidait à Bercy…
Nous assumons nos choix:
nous avons redistribué 1,4 milliard d'euros aux enseignants en cinq ans et cela doit continuer encore davantage. Cela équivaut à 18 % d'augmentation en début de carrière. Le PS, lui, affirme très
clairement que la revalorisation des enseignants n'est pas une priorité.
Mais la
revalorisation ne suffit pas à motiver les jeunes pour ce métier.
Est-ce que ce ne sont pas les conditions d'exercice du métier qui expliquent le faible nombre de candidats au concours?
Comparons ce qui est
comparable: si l'on recrute en master et non plus en licence, à un moment où la sélection s'est déjà faite au niveau universitaire, il est logique que nous ayons moins de candidats. Mais la
vocation est un vrai sujet. On y répond en responsabilisant les enseignants, en récompensant l'autonomie, l'initiative, le volontariat. Il faut que tout cela ait un impact sur les évolutions de
carrière. A contrario, les socialistes en programmant une baisse de pouvoir d'achat des professeurs sans améliorer leur façon de travailler ne susciteront pas beaucoup de vocations…
Vous allez donc
continuer à supprimer des postes, notamment grâce à la mesure annoncée par Nicolas Sarkozy sur le temps de travail?
Nous avons plus de profs et
moins d'élèves qu'il y a vingt ans. L'enjeu, c'est de travailler sur l'organisation interne du système afin de le rendre bien plus efficace. Il faut faire bouger l'école ; son statut ne peut
rester défini par un décret datant de plus de soixante ans! Nous le devons à nos enfants et à leurs parents.
Mais ce que
craignent certains professeurs, c'est d'être transformés
en animateurs culturels.
Sur les 26 heures que nous
leur proposons, il y a 21 heures de cours, ce qui signifie que l'instruction demeure la mission principale. Mais il n'y a rien de dévalorisant à apporter un soutien individuel à travers un
travail transversal entre les enseignants. C'est la grandeur de ce si noble métier. D'ailleurs, beaucoup le pratiquent déjà. Aujourd'hui, ce n'est pas parce que vous rajouterez une heure de cours
que vous améliorerez vraiment les résultats.
Certains enseignants
veulent croire qu'une organisation autonome
des établissements va réinsuffler du dynamisme, mais la majorité d'entre eux craint une libéralisation du système qui générerait une inégalité
entre des établissements conservant un enseignement exigeant et les autres.
Arrêtons avec la vieille
idéologie gauchiste qui prône l'égalitarisme partout. Avec le président nous sommes au contraire pour l'équité: faire ce qui est juste en fonction des besoins au plus près du terrain.
Mais ne risque-t-on
pas d'amplifier le phénomène de creusement des inégalités?
Cette vision passéiste n'a
jamais fonctionné! Désormais le maître mot, c'est la confiance. Autonomie, travail en équipe, sont la clé des bons résultats. Un chef d'établissement qui évalue directement, c'est plus sûr qu'un
inspecteur éloigné qui passe tous les sept ans.
Les chefs
d'établissement risquent d'offrir une prime aux pédagogues modernistes et aux projets séduisants plutôt qu'au travail solitaire dans la classe.
C'est pour cela que nous
maintenons la note de l'inspecteur pédagogique. Mais le chef d'établissement a une vision à la fois globale et précise de ses collaborateurs. Il n'est pas anormal qu'il y ait un responsable
impliqué directement et au plus près.
L'adaptation au
terrain, n'est-ce pas le sacrifice des bons élèves qui ont
la malchance d'être dans un établissement difficile?
Au contraire, nous voulons
un système suffisamment fin et efficace pour adapter les outils à chaque établissement et à chaque élève. Nous y parviendrons en donnant plus de marge de manœuvre.
Avec la réforme du
lycée, n'avez-vous pas sacrifié certaines disciplines, qui comportent désormais moins d'heures au profit d'activités pédagogiques (prise de notes, apprentissage de la dissertation, oral), ce qui
explique que certains soutiens à la réforme du primaire aient exprimé leur réticence face à la réforme du lycée?
Je réfute cette opposition
entre le tout-disciplinaire et le tout-pédagogique. Notre défi, c'est d'adapter l'éducation à la massification. Ce n'est pas le plus petit dénominateur commun. Nous devons trouver une solution
pour chaque élève et montrer que l'excellence ne se rencontre pas qu'en classe préparatoire aux grandes écoles. C'est pour cela que nous voulons réformer le bac pour le rendre plus juste.
Justement, les
dernières déclarations de Nicolas Sarkozy sur le baccalauréat ne sont-elles pas en contradiction avec la satisfaction affichée tous les ans devant les résultats?
On oublie que c'est le
premier grade de l'enseignement supérieur. Pourtant, aujourd'hui 83 % des élèves sont affectés dans le supérieur avant les résultats du bac, sur dossier! C'est pour cela que nous voulons le
simplifier, l'affiner notamment en diminuant le poids des options et en y ajoutant du contrôle continu.
Parmi les
enthousiastes de 2007, certains peuvent penser que les problèmes de baisse du niveau, de disparition de références culturelles, n'ont pas encore été réglés.
Les dernières enquêtes
montrent que le nombre d'élèves qui ne maîtrisent pas la lecture en 6e a nettement baissé. Nous avons concentré l'école primaire sur les fondamentaux.
Comment qualifier
votre philosophie de l'éducation: libérale, conservatrice…?
Ma vision n'entre dans aucun
carcan. Je me reconnais dans une école capable de s'adapter, de passer de l'éducation globale à la réussite de chacun. Ce doit être notre obsession. À gauche, à force de faire l'autruche les
vrais enjeux n'ont pas été compris.
Pourquoi avoir
laissé certains problèmes de côté pendant ce quinquennat? Certains étaient pourtant dans le programme de Nicolas Sarkozy en 2007.
C'est faux! Nous avons fait
les adaptations nécessaires et préparé les changements structurels du système. Les mentalités évoluent lentement. On ne réforme pas de la même manière juste après une élection et en deuxième
partie de quinquennat. Il y a une maturation. Elle s'est faite pour ce qui est du statut des enseignants. Cette maison a moins besoin de grands soirs que de petits matins quotidiens. Mais sur la
durée, les changements que nous avons opérés se révéleront décisifs. Ne pas poursuivre cette tâche sera désastreux pour l'avenir de nos enfants.